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mercredi 15 février 2012

Interview de John O. Igué, directeur de l’Institut d’Afrique de l’Ouest: « Nous n’avons pas suffisamment réfléchi sur la forme de construction régional en Afrique de l’Ouest »


Le professeur John O. Igué est originaire du Bénin. Géographe de formation, il a publié plusieurs articles et ouvrages sur l’Afrique. Il a été nommé directeur de l’Institut d’Afrique de l’Ouest basé à Praia au Cap Vert, il y a quelques mois. Il a la lourde tâche de mettre sur pied l’équipe administrative de l’IAO et de constituer le comité Scientifique. Il lui incombe donc d’œuvrer pour le renforcement de l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest et pour l’unité du continent. Dans cette interview, le professeur John O. Igué décline le visage de l’IAO et trace les lignes directrices de l’institut qui veut fédérer les différents Etats du continent.
Qu’est ce qui a motivé la création de l’IAO ?
Depuis plusieurs années nous sommes engagés dans ce processus d’intégration régionale en Afrique de l’Ouest, mais les expériences qui sont en cours comme celles de la CEDEAO, de la Mano-River Union et tout dernièrement la mise sur pied de l’UEMOA sont nées de ce que je pourrais appeler ici, sans exagération de ma part, l’émotion, l’hégémonisme et/ou essentiellement sur la base de relations amicales qui liaient les chefs d’État entre eux. Vous savez aussi que ce sont les Français qui sont à l’origine de la création de l’UEMOA comme une structure de substitution à l’ancienne CEAO pour qu’ils continuent encore à contrôler leur empire. Il n’y a jamais eu et nulles parts une étude approfondie sur les préalables aux différentes formes de regroupements.
Je répète que toutes les organisations ont été fondées sur des bases émotionnelles. Cela fait que toutes, sauf l’UEMOA, souffrent d’un manque cruel de piliers solides. Par exemple l’Union Européenne a été mise sur pieds dans le cadre de la communauté de charbon et d’acier et elle a évolué dans le cadre de la recherche de la paix et de la sécurité après les différentes guerres que les États européens ont mené entre eux. Mais chez nous nous n’avons pas procédé de cette manière pour mieux ancrer l’idée d’intégration. Nous avons manqué de piliers solides et c’est ce qui fait que nous sommes en train de tourner en rond. Je reviens à l’UEMOA pour dire qu’elle a été créée dans le cadre du Franc CFA. Mais vous savez très bien que cela ne peut marcher que quand les Africains maîtriseront les destinées du Franc CFA. Le Franc CFA n’est pas notre monnaie. Connaissez-vous un pays africain qui s’appelle France ?
Nous sommes presque dans le relais de la colonisation. Mais ce qui est plus grave c’est que ce qui fait la valeur d’une monnaie, c’est son portefeuille devises et ce dernier nous échappe. Donc du coup beaucoup de problèmes internes nous échappent sur lesquels beaucoup d’expériences butent et dont les solutions ne sont pas faciles à mettre sur place parce que tout simplement nous n’avons pas suffisamment réfléchi sur la forme de construction régionale qu’il faut à l’Afrique de l’ouest. C’est conscient de tout cela et en saisissant les opportunités offertes par le programme Management of Social Transformations (MOST) de l’UNESCO que monsieur Pierre Sané alors sous-Directeur Général a estimé que la thématique la plus intéressante sur laquelle il faut réfléchir est l’intégration régionale. Il a donc proposé aux intellectuels ouest-africains de procéder à une expérience unique (­je dis bien unique) : une réflexion thématique état par état sur les relations entre État-nation et intégration régionale. Cette réflexion a donné de bons résultats. En effet, elle a débouché sur la publication de 15 livres. Ce sont les conclusions de ces différentes réflexions qui ont abouti à la naissance de l’IAO car ce maillon nous manquait pour mener à bien la réflexion autour des différentes expériences de l’intégration.
Quels sont les organes et les partenaires de l’IAO ?
Quand cette idée a été mûrie, Pierre Sané a eu la grande amabilité de la soumettre d’abord au groupe des ambassadeurs ouest-africains accrédités à l’Unesco. Ils ont appuyé l’idée et l’ont proposé au Conseil de l’Unesco qui l’a finalement inscrit dans son programme. L’assemblée de l’Unesco l’a validé en déclarant sa création comme un institut de second niveau. Ce qui est une très bonne démarche. Ce qui fait que l’Unesco est le premier partenaire de l’IAO. Aussitôt Pierre Sané a rencontré les Capverdiens pour leur demander s’ils étaient intéressés par pareille idée. Les Capverdiens ont approuvé l’opportunité qui leur était offerte d’être mieux connectés à la région.
Dès lors, le Cap-Vert et l’Unesco ont commencé à échanger sur la faisabilité de l’Institut. Puis la CEDEAO, l’UEMOA et le groupe ECOBANK ont été saisis et ont aussi entériné l’idée. Toutes ses structures sont aujourd’hui les partenaires de l’IAO. Il faut noter que la gestation de l’IAO a été longue parce que c’est pour la première fois que le Cap-Vert accepte l’idée d’une institution à caractère international sur son territoire.
En effet, les textes organiques qui régissent la vie au Cap-Vert n’avaient pas prévu ce genre de structure dans le pays. Il a fallu adapter les textes et cela a pris trois longues années. La Constitution a été modifiée pour permettre à l’IAO d’avoir son siège au Cap-Vert. J’en profite pour féliciter et remercier le gouvernement Capverdien pour cette ouverture.
Dites-nous en quelques mots les objectifs à cours, moyens et longs termes que l’IAO souhaite atteindre ?
Les objectifs de l’IAO sont simples. Nous sommes partis du principe que tout ce qui marche est précédé d’une réflexion de haut niveau. J’ai la ferme conviction qu’en procédant autrement, nous tombons dans l’amateurisme. Je viens de vous dire que toutes les organisations qui ont été mises en place sont nées sans aucune étude de faisabilité. Toutes souffrent de ce manque de recul. Donc le premier objectif de l’IAO est de prendre en charge les questions pointues qui sont liées à la construction du régional en Afrique de l’Ouest. C’est l’un des premiers objectifs de l’IAO.
Le second objectif  est d’associer les populations car nous devons dépasser les débats entre chefs d’Etat et descendre à la base pour non seulement mieux diffuser les idées mais aussi les consolider. Les organisations ont mis en place des textes de très bonne qualité. Prenez par exemple les protocoles, conventions et actes additionnels de la CEDEAO ou les conventions de l’UEMOA ; vous ne pouvez rien y ajouter tellement ces thèses sont de bonne qualité. Mais personne dans la région ne connait ces différents textes. Même les institutions en tant que telles sont peu connues des populations. Et pourtant la CEDEAO a déclaré depuis quelques années déjà qu’elle voudrait devenir la CEDEAO des peuples. Mais entre la volonté et la pratique il y a un grand fossé à combler. Donc le second mandat, comme je l’ai souligné, de l’IAO a pour second mandat de mettre les acteurs de la région ensemble pour échanger sur le type d’intégration régionale qui convient à l’ensemble des populations de l’Afrique de l’Ouest et sur la manière de la conduire pour que cela soit profitable à tout le monde.
Quelle place accordez-vous au dialogue entre les acteurs politiques et les chercheurs en sciences sociales et humaines pour renforcer la dynamique d’intégration régionale ?
Il y a trois acteurs principaux dans la vie des peuples ouest-africains : les décideurs politiques, les intellectuels et les opérateurs économiques. Ces trois acteurs animent la vie dans la sous-région. Dès lors il faut les mettre ensemble pour pouvoir régler les problèmes qui se posent à nous non seulement sur le champ du développement mais aussi sur le champ de la recherche d’une paix durable sans laquelle aucune entreprise ne peut réussir. C’est pour cela que l’IAO fonctionne dans la logique de mise en synergie les activités de tous les acteurs qui ont la responsabilité de conduire cette régionalisation vers la prospérité et la paix.
Quel message lancez-vous aux différents acteurs de l’Afrique de l’Ouest ?
Aux États africains et aux pouvoirs qui les dirigent, je dirais qu’ils sont l’émanation de leur peuple. Il faut avoir à l’esprit que quelqu’un ne peut pas vous porter au pouvoir et vous lui tourner le dos comme si de rien n’était. Donc les dirigeants des États africains ont l’obligation de répondre aux sollicitations des populations qui les ont élus. Aux chercheurs, et quelque soit leur rang et leur discipline, qu’ils sachent qu’ils ont été financés sur l’argent des contribuables par conséquent ils ne peuvent mener des recherches sans rendre compte à ceux qui ont financé leur carrière et qui en même temps financent encore leurs recherches. Aux opérateurs économiques je dirais qu’ils ne peuvent pas se lancer dans l’exploitation de l’espace ouest-africain sans tenir compte d’un minimum de démarches pour que les activités soient profitables à la fois à eux-mêmes et aux peuples.
Pensez-vous que l’IAO peut participer à l’émergence d’une citoyenneté ouest-africaine digne de ce nom ?
En effet, le troisième volet des activités de l’IAO est le renforcement des capacités. Ce renforcement des capacités nous l’avons inscrit au programme de l’IAO pour deux raisons :
La première c’est pour que tous les cadres impliqués dans l’intégration régionale maîtrisent l’ensemble des enjeux qu’il y a derrière le concept. Cela est d’autant plus important que les principaux objectifs de toutes les structures d’intégration actuelles sont la construction d’un marché commun régional. Or on ne peut pas construire un marché commun régional si les populations restent en deçà du minimum vital, si elles continuent de souffrir des conflits autour de la gestion des minerais stratégiques qui appartiennent aux populations, du foncier, de l’eau, si elles n’arrivent pas à manger à leur faim et ne peuvent pas contrôler le pouvoir. Donc la paix, et en un mot les questions sociales deviennent les pendants de la construction du marché commun régional. Le constat aujourd’hui est que ces questions sociales n’ont jamais été traitées comme un élément essentiel dans les mandats que les différentes structures de l’intégration se sont donné. D’où la mission de l’IAO de changer la perception qu’on a du concept de l’intégration régionale tel qu’il est appréhendé aujourd’hui par l’ensemble des acteurs.
Dès lors notre préoccupation vise à comprendre les questions des transformations sociales en cours dans l’espace ouest-africain. Nous sommes donc appelés à informer et surtout à former les cadres dans ce sens. Nous avons l’obligation de leur dire que l’intégration régionale vs les marchés communs est insuffisante. Il faut former les gens pour qu’ils appréhendent à leur juste valeur les questions sociales liées par exemple à la sécurité alimentaire, à la paix et aux multiples innovations en cours. Il faut vraiment que les acteurs de tout bord comprennent la nécessité de prendre en compte cette longue histoire commune sans laquelle nous ne pourrons avoir une vision concertée pour penser ensemble notre devenir.
Le second volet consiste à savoir que les projets qui marchent aujourd’hui dans le monde sont ceux qui ont des disciples. Prenons l’exemple des religions révélées. Si elles continuent d’exister aujourd’hui c’est qu’elles ont fidélisé leurs disciples. En termes clairs je soutiens que l’intégration ne peut réussir qu’en formant ses propres disciples, prêts à défendre et à porter partout le projet. D’où la nécessité d’avoir un programme de formation sur les questions fondamentales et les exigences de l’intégration régionale. C’est pourquoi le volet renforcement des capacités a pour objectif la mise en place de masters essentiellement consacrés à l’intégration. En effet, quand vous regardez toutes nos universités aucune d’entre elles n’a initié un master dont la thématique centrale est l’intégration sous régionale. L’intégration est généralement une simple unité d’enseignement ou une unité de valeur, mais non comme préoccupations essentielle ! Nous sommes donc obligés de corriger tout cela aujourd’hui pour qu’on puisse fonder espoir sur les futurs « disciples » de l’intégration régionale. Ce master sera conduit en partenariat avec des structures analogues à l’IAO et qui existent aussi bien dans la région que dans le monde.
Enfin quelle signification accordez-vous au choix du Cap-Vert pour abriter le siège de l’IAO ?
Beaucoup de gens nous posent cette question. C’est l’occasion pour moi de répondre encore une fois. Vous savez, il faut d’abord souligner que les populations des îles du Cap-Vert sont nos parents proches par le sang, la culture et l’histoire. Mais on a tendance à les oublier de telle manière que cet archipel vit dans un isolement par rapport à l’espace ouest-africain. Quand vous êtes à Praia, à Cidade de Velha à São Domingos l’environnement social vous renvoie à vous-même. Vous avez pu le constater vous-même ce matin (04/02/2012) à Cidade de Velha et à São Domingos. Cela veut dire qu’on est les mêmes. Observez bien les femmes vendre dans les rues, l’ambiance est la même qu’en Afrique de l’Ouest. Je ne note aucune différence majeure entre les habitants de l’archipel et ceux du continent. Encore une fois je le répète le Cap-Vert est resté très longtemps isolé du reste du continent.
Dès lors, les Capverdiens se sont sentis oubliés par leurs frères du continent au point que quelques uns ont eu la tentation trop forte de regarder ailleurs que vers la région ouest-africaine. Même s’ils sont membres de l’UA, membres de la CEDEAO, il reste qu’aucun effort n’est fait pour les faire participer de manière plus active à la vie du continent et à la vie de la région. Donc le premier intérêt de la présence de l’IAO au Cap-Vert est de démontrer aux Capverdiens qu’on ne les a pas oublié au contraire qu’ils font partie intégrante du continent.
Le deuxième intérêt est de développer avec la présence de l’IAO une nouvelle forme de relation entre le Cap-Vert et la sous-région ouest-africaine notamment en encourageant des contacts permanents sous forme de caravanes mixtes pour que les jeunes Capverdiens puissent découvrir leurs frères de l’autre côté de l’océan et vice versa. Ainsi nous pourrons par ce biais mettre en place une politique de coopération solide sur le continent.
Une troisième raison nous a convaincu à choisir le Cap-Vert. Malgré son isolement le Cap Vert est un pays de référence aujourd’hui sur le plan de la gouvernance. Cet aspect est extrêmement important pour nous pour qu’on puisse apprendre de ce « petit pays » et « revendre » les expériences qui marchent au reste du continent. Par exemple le Cap-Vert fait des élections et 12h après vous avez les résultats et jamais les élections ne sont contestées. Le vaincu est le premier à aller féliciter l’élu. Mais sur le continent les résultats des élections peuvent attendre trois mois avec au fond des contestations voire des violences.
Ce pays est un état modeste et nous pensons que la présence de l’IAO nous permettra de diffuser à partir de Praia de bonnes attitudes relatives à la gouvernance collective.
Interview réalisée par Abderrahmane NGAÏDÉ
Enseignant-Chercheur au Département d’Histoire de la FLSH/UCAD

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