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dimanche 9 juin 2013

Griots et Forgerons de Mauritanie: d'où venez-vous?




 


Si la stratification de la société mauritanienne dans toutes ses composantes, répondait jadis à des exigences d'ordre structural ou cosmogonique, voire même ontologique, de nos jours cette vision archétypale n'a plus sa raison de persévérer encore moins de vouloir réglementer les rapports sociaux. En effet les procédés généraux de la pensée, ont abouti à un nouvel esprit scientifique depuis le début du siècle dernier. Cet esprit qui se veut lui-même débarrassé de tout aspect anthropomorphique penche plutôt en faveur d'une marche inexorable de l'Humanité vers plus de justice et d'égalité des chances. La science, patrimoine commun de l'Humanité est venue bouleverser cette vieille « pluie » de l'archaïsme en procédant selon les termes de l'épistémologue Gaston Bachelard à « une véritable psychanalyse de la connaissance ». Pour accéder à la science, selon toujours Bachelard, l'esprit n'est jamais jeune; il est même très vieux car il a l'âge de ses préjugés. « Ainsi rajeunir spirituellement c'est accepté aussi une mutation brusque qui doit contredire le passé » .Après la théorie de la connaissance, voici venu le temps politique incarné par l 'Etat de droit, réceptacle malgré lui de toutes les aspirations des ayants-droit que nous sommes et qui, parallèlement au devoir de la conscience universelle, se doit d'être le dépositaire d'une juridiction qui annihile les préjugés sociaux bien que ces derniers soient antérieurs à la naissance de cet Etat post-colonial .Certes il sera très difficile pour la féodalité nourrie dans la sphère des contradictions qui lui sont favorables de se démunir de son matériau archaïque et discriminatoire. C’est pourquoi parler de la féodalité en Mauritanie s'avère, aux yeux de certains compatriotes un non- événement; un exercice sensible, souvent périlleux  pour d'autres .Cependant quand une catégorie d'hommes se voit réduite en « strates humaines », rebutée parce qu'ayant été moulée des siècles durant au vu de considérations bancales, il y a lieu, et à juste raison d'élever la voix. Notre attention se portera cette semaine sur  les griots et forgerons parmi lesquels il y a des ingénieurs, des avocats désormais célèbres, des banquiers, des officiers supérieurs, des cadres compétents, professeurs d'universités, mais aussi des citoyens lambda et qui évoluent dans une société, leur... société avec cette fois des ... esprits lobotomisés. Cette situation malencontreuse à l'égard d'une frange citoyenne, nous réconforte dans notre volonté, à l'instar de la dénonciation de l'esclavage d'évoquer l'origine, d'ailleurs combien contingente des castes de griots et de forgerons dans nos sociétés mauresque et negro-mauritanienne anté-coloniales. Ceci dans le seul  but d'  « exorciser » les consciences encore réfractaires afin de les rendre « poreuses aux souffles » des lendemains, qu'on espère, porteurs d'équité. Alors, d'où viennent nos griots et nos forgerons, musiciens et artisans indispensables jadis à la société traditionnelle? En dehors de récits de certains chroniqueurs Arabes tels Al Bakri, Ibn Batuta,du 12ème siècle de l'ère chrétienne, les enseignements nous parviennent justement de cette « caste » de griots née dans un contexte(chez les négro-africains)où l'écriture était inexistante. Une chose est sûre: la condition de griot et de forgeron n'est ni une « invention » berbère, ni Arabe, encore moins Arabo-berbère mais plutôt négro-africaine. Au 13 ème siècle l'Empire Mandingue(Mali) qui s'étendait de la Guinée (son berceau)aux frontières Tchadiennes, englobait l'actuel Mali, le sud du Sénégal, une partie du Burkina-Faso, le nord de la Cote d'Ivoire, du Ghana et une partie du sud-est mauritanien. Cet empire s'organisait en castes et chacune correspondait à une profession ou à une activité artisanale: griots, forgerons, tisserands, pêcheurs esclaves etc...Enfin on peut rencontrer le griot ou guiw en  Mauritanie blanche, chez les Toucouleurs; dans ce cas il s'appellera gawlo, en Ouolof guewel, en Soninké Djâré et enfin djeli au Mali, son berceau. Plus on remonte en Afrique du Nord, rares sont les familles de griots ou de forgerons. D'ailleurs d'illustres tribus guerrières du nord-mauritanien: les Oulad Dleim, les Rgueibatt pour ne citer que celles-ci n'ont jamais possédé le moindre griot à cause probablement  de la distance qui les sépare du « trab es-soudan ». 


  LES GRIOTS MAURES

   En interrogeant des griots sur leur origine et d'où leur vient cette « profession généalogique », certains vous répondront qu'ils viennent de l'Andalousie, d'autres vous diront qu'ils sont des  « chorfas », descendant du Prophète(PSL).Toujours est-il que les Berbères islamisés dont les plus célèbres furent les Mourabitounes n'avaient pas de griots. D'ailleurs un adage maure illustre bien cette affirmation depuis les temps immémoriaux, et qui disait que le griot ne peut être l'ami du marabout. Il faut attendre l'arrivée de la tribu Arabe des OULAD M'BAREK principalement repartie entre les deux Hodhs et l'Assaba, jouxtant la frontière malienne. C'est de la proximité de l'Empire du Mali que les Oulad M'Barek eurent leur premier griot. Qu'importe son statut social car il pouvait être un arabe, un soudanais, un berbère pourvu qu'il fasse de la musique et satisfasse l'aristocratie Oulad M'Barek. Le 1er griot du « trab el-beidhane » s'appelerait Eli N'beith Ould Haiballa; d'autres sources parlent aussi d'un certain Agmouthar. Mais le griot le plus célèbre chez les Maures du Hodh et du Tagant est sans doute l'ancêtre éponyme de Ehel Abba, Sedoum Ould N'djartou. Chez les Emirs du Trarza la palme d'or revient à l'inimitable Ould Manou, ancêtre de Ehel Meidah. Mais tout cela est récent. Car le griot ou djeli en Bambara, Balla Fasseké Kouyaté accompagnait déjà Soundiata Keita le roi du Mali vainqueur du roi-sorcier de Sosso, Soumaoro Kanté en 1235 à Kirina. Si les Maures sont des Arabes, ils tirent des pans de leur tradition des us et coutumes d'Afrique noire, du Sénégal et surtout du Mali. Un long voisinage de part et d'autre laisse forcément des empruntes indélébiles. Il est indéniable que le répertoire musical maure ou Ezawane, relatant l'épopée des Oulad M'Barek et des autres tribus guerrières de Mauritanie, ne soit imbibé de la sémantique Soninké du Baghounou, du Kaarta, de Kingui (près de Kobeny) ou Bamanan du Mali. Les « chors » que les griots maures ont immortalisés, sont souvent à connotation soninké ou bambara tels; vaghou, ghringué, signimé, beré ou Nouwefel, ce « monstre » venu de la contrée de zara ou gassambara, en plus des noms de guerre tels; Dicko, Siby, Baby, Soghofara, Dieng, Fall etc.. sont autant de preuves matérielles qui dénotent de l'influence de nos inconditionnels voisins du Sud sur la culture des arabes de Mauritanie. La romancière Antillaise Maryse Condé dans « Ségou » évoque les échanges amicaux, souvent conflictuels entre les princes Oulad M'Barek et les Mansas (princes) du royaume bambara de Ségou. Les familles de griots spécialisées en généalogie, ou en art oratoire sont mieux placées pour faire l'inventaire de notre Histoire. Ces familles étaient tenues de père en fils de perpétuer la tradition dans une société maure pourtant qui connaissait déjà l'écriture. Ce constat n'existe nulle part dans le monde arabe ou plus près de nous l'espace maghrébin!

LES FORGERONS MAURES

Tout comme les griots les forgerons maures n'échappent pas à la règle de la proximité d'avec les peuples noirs. Dans les sociétés paysannes les forgerons jouent un rôle très important car ils produisent des outils agraires et dans les sociétés expansionnistes, les armes pour la guerre. Si l'existence du griot est limitée à des pays tels le Mali, la Guinée, le Sénégal, la Mauritanie, le Niger, le concept de forgeron va au-delà de la sous-région. On peut même remonter dans le temps avec « l'homo faber » ou fabriquant d'outils pour chasser et se défendre contre ses adversaires. Les outils sont indispensables à l'homme et constituent un prolongement de la main pour matérialiser son action  .Plus prêt de nous, les Grecs ramenaient l'origine de la technique, au vol du feu aux « dieux » par Prométhée. Le mythe prométhéen de « l'homme à la mesure de toute chose » serait le premier « axiome » d'où nous viennent la science et les diverses techniques. D'ailleurs dans le reste du monde Arabe, en dehors de la Mauritanie, l'appellation « Moualim » (forgeron en Mauritanie) est beaucoup plus expansive voire sublime. C'est encore de notre voisinage d'avec le Mali que naitra l'idée de forgeron chez les Maures avec son concept à peine péjoratif. Les forgerons de l'Ouest-africain seraient les descendants de Soumaoro Kanté, Roi-sorcier, ayant régné au 13ème siècle sur le royaume du Sosso, dans la région de Koulikoro, près de l'actuelle capitale malienne Bamako. Soumaoro succéda à son père vers 1200 de l'ère chrétienne. Sorcier, invulnerable, après avoir attaqué le Mandé(Mali) il est confronté à Soundiata Keita qui le vainc grâce à une flèche munie d'un ergot de coq blanc (seule arme pouvant le tuer).Depuis cette période les forgerons jouissent d'un grand prestige, tantôt méprisés, mais toujours craints surtout en Afrique sub-saharienne. Comme les griots il suffit de dépasser le « Ezefal » au nord de la Mauritanie pour que la notion » de forgeron se fasse également rare. Car cette « profession » est aussi l'héritière des empires moyen-âgeux, négro-africains qui l'exportèrent vers d'autres contrées limitrophes: à savoir le Sénégal, la Gambie, le Niger, la Mauritanie, le nord-Mali par l'intermédiaire des nomades Touaregs etc...A noter que chez les Maures si les forgerons manient le fer, l'or et le bois d'ailleurs avec une dextérité admirable, les forgeronnes, elles, tannent les peaux de bêtes et posent le henné. De cette culture ancestrale, certains griots et forgerons y trouvent leur compte de par leur proximité avec l'aristocratie et ses nombreux feudataires. Certains en profitent mais, et ce n'est point un secret, beaucoup en souffrent intimement.

  UNE SOCIÉTÉ CONSERVATRICE

  Dans un Etat de droit où les pouvoirs législatif et exécutif sont élus par le suffrage universel, autrement dit un homme, une voix, les structures sociales régulant les rapports entre les citoyens doivent avoir le même degré de nivellement à la base. L'égalité des chances corollaire d'une justice équitable pour tous serait le credo d'un ensemble qui tend vers l'universalité de l'émancipation des hommes face à la pesanteur des préjugés. Certes nos sociétés maure et négro-mauritanienne sont très conservatrices, chacune évoluant dans son couloir, parallèles comme deux asymptotes proches mais ne se confondant jamais. Les féodaux negro-mauritaniens gardent jalousement leur « acquis » depuis des siècles et veulent qu'on stigmatise uniquement  les maures quant à l'esclavage dont sont victimes les Haratines. On constate que pour maintenir et profiter du système de castes, les deux composantes de la société mauritanienne s'érigent en alliés objectifs. Les « noces » se gâtent juste le moment de procéder cette fois au « partage du gâteau » comme le dit sans ambages le président Sarr Ibrahima Moktar(SIM) de AJD/MR. On ne le dira jamais assez la stratification de la société mauritanienne est un frein à son développement économique. C’est un mal que tout homme épris de justice et d'équité se doit de combattre. L'émergence de castes et son maintien privilégient une entité paresseuse aux relents parasitaires, ce au détriment de l'autre éternelle spoliée le plus souvent laborieuse et dynamique. Il est temps que les Mauritaniens revisitent les préceptes de leur sainte religion. Car entre un aristocrate de l'abomination et un griot pieux, au comportement irréprochable, notre Seigneur a déjà fait Son choix.

  ELY OULD KROMBELE

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