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jeudi 5 juin 2014

Soubassements culturels des motivations à l’aventure chez les jeunes peuls Mamadou Kalidou BA



 

Professeur Habilité à Diriger des Recherche (HDR), Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université de Nouakchott (Mauritanie)

 Introduction

Depuis déjà plusieurs décennies, l’Humanité est confrontée à un problème qui apparait de plus en plus comme un fléau : les flux migratoires allant dans toutes les directions et de tous les enjeux. La mondialisation induite par le développement exponentiel des moyens de communication et de transport a rendu les lignes frontalières aléatoires. En effet, en dépit des multiples contraintes (instauration de visas, barrières de toutes sortes, militarisation des frontières) les Hommes de tous les continents et de toutes les races décloisonnent l’univers en bravant les interdits au risque de leurs vies. Tous les moyens sont bons pour aller à la découverte de l’ailleurs qui incarne la satisfaction des besoins. Nous employons sans doute ce terme (besoin) au pluriel à dessein. Car si la plupart des documents (livresques, audio-visuels) qui ont essayé d’expliquer les raisons de ces déplacements, ont essentiellement mis l’accent sur les causes économiques, il n’en demeure pas moins que celles-ci n’expliquent pas seules, toutes les migrations. Nous pensons – et c’est l’objet de cet article – que l’on ne peut venir à bout du chamboulement qui caractérise les déplacements-migrations dans notre monde contemporain que lorsque ce phénomène est appréhendé de manière intégrale et compris dans toute sa dimension. A l’image de l’homme lui-même qui en est le sujet, le phénomène des migrations-déplacements est régi par une double dimension matérielle (certes) mais aussi spirituelle. Aussi, même lorsque les causes matérielles ou économiques venaient à disparaître, le phénomène sera certainement réduit, mais il persistera quand même si les causes spirituelles ou culturelles demeuraient.

C’est pourquoi, plutôt que de considérer les migrations-déplacements désordonnées comme un ensemble homogène dont il faut aller chercher les motivations dans les conditions d’alimentation et de logement des sujets-migrants, nous pensons qu’elles doivent être étudiées sous des angles de perception pluriels. C’est d’ailleurs l’option du projet de l’ANR-MIPRIMO[1] (2011-2013) qui privilégie une approche pluridisciplinaire où des Littéraires, des Sociolinguistes et des Anthropologues travailleraient en synergie sur les mêmes terrains …
Notre présent article se veut une contribution à la compréhension des motivations culturelles qui poussent le jeune peul à émigrer, notamment lorsqu’il n’est pas toujours confronté à de graves difficultés économiques ou, mieux encore, lorsqu’il est totalement à l’abri du besoin. Des migrations qui, avant de s’orienter actuellement vers le nord, ont d’abord été locales, régionales ou sous-régionales donc sud-sud.

Qu’est ce qui pousse donc plusieurs centaines, voire des milliers d’entre eux à braver la mer, le désert, les sévices à caractère racistes ou xénophobes dans les pays de transite et d’arrivée pour accomplir des aventures desquels beaucoup ne reviennent jamais ?
Il semble que l’analyse de certaines valeurs culturelles caractéristiques de ce groupe anthropologique pourrait permettre de dégager un certain nombre de postulats assez fiables.
Les pistes de réflexion que nous proposons dans ce texte ne sont certainement pas des certitudes, ce sont plutôt des hypothèses qu’une recherche sur le terrain pourrait confirmer ou infirmer partiellement ; il s’agit pour nous d’apporter un pavé à l’édifice de la réflexion en cours. Nous y ferons appel à nos connaissances intuitives de la culture peule (communauté à la quelle nous appartenons) aux côtés de références livresques découvertes à la suite de notre expérience de lecture.


1-Qui sont les Peuls
Principalement habitants de l’Afrique, les Peuls constituent dans ce continent le groupe ethnique le plus connu parce que le plus éparpillé dans l’espace et le temps. On les retrouve dans toute la bande sahélienne allant de la Mauritanie à l’Ethiopie en passant par le Sénégal, les deux Guinées (Bissau et Conakry), le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Nigéria, le Cameroun. Leur langue est le poular [pulaar]. Elle fut d’abord transcrite en caractères arabes avant qu’elle ne le soit en caractères latins au milieu du siècle dernier. Comme toutes les langues, le poular comporte des variantes développées ça et là par le groupe selon les voisinages linguistiques immédiats. C’est ainsi que si les Peuls de Mauritanie, du Sénégal, de la Guinée du Mali et même du Burkina se comprennent sans de grands efforts, ils ont beaucoup de mal à se comprendre avec leurs frères du Nigéria ou du Cameroun. La variation linguistique dans ces zones atteint des proportions telles que ce sont généralement les racines elles-mêmes des mots qui subissent une altération sous l’impulsion de la dialectique avec les langues voisines. Le faible pourcentage des Peuls isolés dans ces contrées africaines entre plusieurs groupes ethniques ne serait pas étranger à ce phénomène d’altération linguistique spectaculaire.
En plus de sa langue, le Peul se caractérise aussi par son apparence physique particulière. La moyenne de l’indice de masse corporel des Peuls permet de les décrire comme des hommes et des femmes de formes mince et effilée. Du visage à la tête ils affichent des traits fins réguliers (nez long, lèvres relativement fines …). A l’opposé de leur apparence de maigreur, ils possèdent généralement un corps athlétique mis à rude épreuve par une marche interminable à travers l’histoire, derrière les troupeaux (bovins, et caprins) sans lesquels ils ne peuvent se définir. Les Soninko[2] qui ont été leurs voisins depuis plusieurs siècles ont d’ailleurs un dicton qui donne une idée fidèle de la solidité physique légendaire des Peuls. « Si tu vois un Peul, disent-ils, marchant clopin clopan, tout maigre et filiforme, tu dirais qu’il est malade ou sur le point de mourir de faim, tu dirais (et serais tenté) ‘’il me suffit de le pousser d’un doigt pour qu’il s’affale’’, mais ne le touche surtout pas ! Car alors ta surprise sera grande ! ».
A la forme de leur corps s’ajoute une autre distinction de taille : les Peuls qui sont de race noire comportent un grand pourcentage d’individus de teint clair ou plutôt rouge comme ils se définissent eux-mêmes dans leur langue (bodeejo). Il est fréquent de trouver dans une même lignée ou famille des individus de teint clair et d’autres de teints d’un noir d’ébène.
Ce sont d’ailleurs tous ces traits distinctifs qui font que, sur le continent africain, lorsque les Peuls cohabitent avec d’autres communautés noires, ils sont considérés comme de « race » blanche alors que leurs voisins arabo-berbères les appréhendent dans le groupe des Négro-africains. Amadou Hampâté Ba qui s’est beaucoup intéressé à cette question identitaire peule avait déjà mené de nombreuses recherches sur leur origine. Selon ce défunt savant, la définition la plus pertinente et la plus complète qui lui a été donnée des Peuls fut celle d’un vieux Bambara[3]. Interrogé par Amadou H. BA le vieil homme Sado Diarra lui dit : « Les Peuls sont un surprenant mélange. Fleuve blanc aux pays des eaux noires, fleuve noir aux pays des eaux blanches, c’est un peuple énigmatique que de capricieux tourbillons ont amené du soleil levant et répandu de l’est à l’ouest, presque partout »[4].
Après son apparence physique, son attachement indéfectible à ses troupeaux, les Peuls se définissent aussi par une troisième dimension qui nous intéresse tout particulièrement dans cette étude : leur ancrage sur des valeurs culturelles millénaires où l’exaltation de la bravoure et une peur presque obsessionnelle de l’humiliation sont les deux centres d’intérêt fondamentaux.
Considérés par tous ceux qui les ont côtoyés comme l’ethnie récalcitrante et belliqueuse par excellence, les Peuls rebutent tout autant qu’ils fascinent. Une certaine mythologie dans leurs traditions orales fait remonter les premières guerres livrées par cette communauté à l’époque pharaonique en Egypte préhistorique. Un des pharaons, subjugué par la beauté d’une femme peule s’était allié à la communauté en demandant la main de leur fille qui lui fut accordée. Mais, un jour, son épouse peule le surpris entretenant une relation sexuelle avec sa sœur ; elle s’en alla rejoindre les siens, leur racontant ce qu’elle avait découvert. Opposé jusqu’au bout à l’inceste, les communautés peules décidèrent à l’unanimité de mettre un terme à l’alliance avec le Pharaon d’Egypte en reprenant leur fille. Encore très amoureux de sa femme, le Souverain essaya d’abord de les en dissuader en vain, par d’immenses dons matériels et autres promesses. Face à leur intransigeance, il leur déclara une guerre sans merci. Vaincues, les communautés peules furent obligées de traverser le Sinaï ; ce fut le début d’une longue migration qui, encouragée par le développent de la sècheresse, les conduira jusque dans les savanes africaines.
Depuis, les Peuls ont été de toutes les guerres. De la résistance aux razzias arabes à partir du 09ème siècle à la pénétration coloniale au 19ème siècle, les tribus peules nomades ou sédentarisées n’ont jamais cessé de faire la guerre préférant toujours la mort à l’humiliation. De nombreuses batailles les ont également opposés à leurs voisins des autres communautés noires. D’ailleurs dans les traditions orales peules, les batailles les plus célèbres sont celles qui opposèrent les guerriers peuls entre eux ou aux Bambaras. L’épopée d’Elhadj Oumar Tall nous append par exemple que, vaincu par l’armée française au Sénégal, ce Djihadiste chevronné avait traversé le fleuve Sénégal avant de se retrouver au Mali où il détruisit le royaume bambara de Da Monzo Diarra, puis l’empire peul du Macina en 1862 avant de périr sous la riposte énergique des communautés peules du Macina liguées contre lui et qui le considéraient comme un assoiffé de pouvoir. Et quel enfant peul n’a pas été bercé par les récits épiques d’Ama Sampolel, de Gueladio, de Silaamaka Ardo, de Poulorou Galo Haawa, et de Samba Gueladjegui …? Aujourd’hui encore, les chants folkloriques de Baaba Maal (virtuose de la chanson poular) et autres musiciens peuls, les chants des griots et griottes peules (yella, fantang, seegelaare, Njaru…) ne cessent de mettre en relief les hauts faits d’arme de ces héros qui ont imprimé leurs noms dans la mémoire collective de leur peuple.
Malgré l’avènement de l’Etat moderne, la référence à un passé glorieux a permis d’entretenir vivement dans l’imaginaire peul que la vie d’un homme n’a de sens que lorsqu’il laisse derrière lui des actes héroïques qui inciteront les générations futures à s’en rappeler, s’en inspirer dans une véritable dynamique d’exaltation. C’est ce qu’on appelle en poular « gnalande »[5] [ῇalaande]. Sachant que l’Etat moderne issu des indépendances africaines ne permet plus au jeune peul de prouver au regard de la société sa bravoure et son courage par le combat (seule l’institution de l’armée offre relativement cette possibilité, encore faudrait-il qu’il y’ait une guerre), les jeunes peuls toujours grisés par les récits d’un passé héroïque, cherchent par tous les moyens à prouver qu’ils sont bien les dignes descendants de leurs aïeuls. Qu’ils ne déméritent pas de porter l’exaltant titre de « Jaambaaro » (homme courageux, brave) bien que vivant dans une autre époque où les luttes de guérilla et autres confrontations physiques ne sont pas à l’ordre du jour. Alors, après avoir répété, ça et là, à l’occasion des veillées galantes ce dont ils sont capables, les jeunes peuls ont fini par inventer un nouveau baromètre de la bravoure et du courage : l’aventure et ses terribles et peut être fatales conséquences pour un grand nombre parmi eux.
2- L’aventure comme nouveau baromètre de la bravoure
Il n’est pas besoins de statistique pour prouver que ceux parmi les jeunes peuls qui s’engagent dans l’immigration clandestine, bravant les dangers de l’océan atlantiques, ceux des longues marches dans le désert du Sahara sont presque tous issus des villages, des campagnes. La majorité parmi eux a, en ayant pas grandi dans les villes ou été à l’école moderne, gardé ses racines culturelles. Ces jeunes bergers ont grandi au rythme des saisons pastorales, habitués à suivre leur troupeaux pendant des mois, à agrémenter leur nuits par des veillées galantes où dans la demeure d’une belles femme divorcée ou d’une famille castée, les griots accompagnent au son de la guitare traditionnelle ou « hoddu » les envolées lyriques de jeunes hommes rivalisant en esprit et en courage. Au milieu de la nuit, celui qui se considère comme le meilleur de tous, décide de passer au défit. Sans jamais tomber dans des grossièretés langagières, il tire de son fourreau son poignard et, après s’être poignardé plusieurs fois devant tous, le fixe au milieu de l’assemblée. Le geste est expressif pour tous : la nuit a atteint un seuil critique qui exige la séparation des hommes courageux et ceux qui ne souhaitent prendre aucun risque. Ceux qui ne sont pas disposés à se piquer avec le poignard ou le couteau et relever ainsi le défi, doivent débarrasser la natte ! Ceux qui restent doivent nécessairement passer l’épreuve en se piquant vigoureusement avec l’arme blanche ainsi plantée au milieu de tous. Seules les Invulnérables au fer et les blessés seront dignes de courtiser les belles femmes peules qui, ont daigné veiller si tard !
Voilà que les mutations impulsées à grands pas par une mondialisation infernale viennent reléguer toutes ces pratiques aux calendes grecques. Plus question de se piquer au couteau parce que c’est désormais une pratique archaïque et dangereuse, impossible de voyager de nuit à pied, de village en village, à travers l’obscurité des bois opaques pour prouver son courage, parce qu’il n’y a plus de bois opaques et que les voitures sont omniprésentes. Même les « polindaaji » ou excursions en période de soudure pour sauver les troupeaux de la rareté des pâturages sont si dépourvues de danger qu’ils n’offrent plus la possibilité de réaliser une vraie aventure. Seulement les générations passent, les temps changent, mais les valeurs cardinales de bravoure et de courage restent parce que profondément incrustées dans la personnalité du Peul. Alors les jeunes bergers perpétuent l’esprit d’aventure sous d’autres formes « plus adaptées » à notre monde contemporain (N’est ce pas une preuve d’imagination ?). Peu importe que ce soit dans une bataille, à l’occasion de veillées, en traversant le désert ou l’océan par des moyens de fortunes que l’on prouve son courage et sa bravoure, l’important est de le faire, de le prouver par une action héroïque ! Peu importe également que le griot ne soit pas de l’aventure (comme avant dans les guerres épiques) pour raconter, après, ce qui s’est passé. Il l’apprendra par d’autres canaux, le bouche à oreille sera le médium de substitution qui ramènera au village le « miracle » accompli et le grand courage qui l’a réalisé.
Alors les jeunes bergers vendent plusieurs têtes de bovins (preuve qu’ils ne sont pas toujours pauvres comme le dépeignent souvent les reportages), y rajoutent quelques moutons pour l’argent de poche – car il ne faut jamais se mettre dans une situation où l’on doit mendier, car alors ce sera l’humiliation – et se lancent dans une aventure qui peut durer de très longues années. Ils reviennent toujours à la charge lorsque la tentative échoue…
3-Au bout de l’aventure le succès ou l’échec

Après avoir souligné plus haut les motivations psychologiques et historiques qui prédisposent les jeunes peuls à l’aventure de nos jours, il importe à présent de se demander : pourquoi persévèrent-ils en dépit des conditions terribles qu’ils sont très souvent amenés à vivre en Europe ? Comment ces jeunes gens supportent-ils de rester dans des situations qui frisent à bien des égards l’humiliation pourtant redoutée de tous ? Là aussi, ne pouvant apporter des réponses précises à ces interrogations, nous pouvons au moins dégager un certain nombre d’hypothèses.
La première est celle que nous avons mentionnée plus haut en filigrane : aujourd’hui encore il y a dans les villages et hameaux peuls diverses manifestations (chants, propos dithyrambiques ou satiriques, allusions…), procédant par la prise de la parole, qui apparaissent comme des mécanismes de sanction ou d’exaltation de l’aventurier selon qu’il a réussi ou qu’il a « lamentablement » échoué. Les acteurs de ce redoutable théâtre sont disséminés dans tous les segments de la société (hommes, femmes, jeunes). Nous nous arrêterons en guise d’exemples à deux de ces principaux acteurs : les femmes de quelques origines sociales que ce soit, et les griots et autres personnes castées[6].
Si dans les assemblées villageoises traditionnelles, les femmes n’étaient pas conviées, la galanterie peule donne une grande importance à la parole des femmes. Elles constituent les alliées naturelles des griots et autres personnes de caste. La femme peule a l’art du sarcasme et lorsqu’elle lance une pique à l’endroit d’un galant homme, elle réussit presque toujours à l’atteindre de plein fouet. Aussi un propos satirique tenu par une femme sur le manque de courage d’un homme est considéré comme une offense dont on se remet difficilement. Le propos ironique prend presque toujours la forme d’une allusion (« mallol ») qui dans la langue française correspondrait plus ou moins à des figures de style comme l’allégorie et la synecdoque. Ajouté à une posture, un clin d’œil ou une interjection bien appuyée, le propos satirique devient aussi empoisonné que la plus vénéneuse morsure ; elle consume l’objet de la « plaisanterie » de l’intérieur et la dessèche inexorablement. Amadou Hampâté Ba disait d’ailleurs, en substance à ce sujet, que l’homme qui peut supporter la satire d’une femme peule pourrait recevoir n’importe qu’elle flèche empoisonnée sans rechigner…
Alors on imagine aisément dans quelle situation se trouverait un ancien candidat à la migration qui, face à l’immensité de l’océan et la vétusté des embarcations de fortune a fini par trouver plus sage de renoncer à son projet d’aventure. Les belles et jeunes femmes peules aux aguets, ne lui laisseraient aucune chance de s’épanouir, au retour de sa tentative avortée. A la limite, les jeunes gens issus des « castes inférieurs » peuvent se le permettre, mais en aucune manière les jeunes appartenant à la noblesse. Le même sort est réservé à ceux qui, une fois au bout de l’aventure, s’avèrent incapables de supporter les privations, la nostalgie du terroir (l’incapacité à dompter ses sentiments est perçue comme une faiblesse) et finissent par reprendre le chemin du retour.
Les griots et autres groupes anthropologiques des castes dits « gnamakala »[7] (tous ceux que nous avons cité à la note précédente, exceptés les « Fulbé », les « Torobé », les « Subalbé » et les Sebé) occupent une position sociale qui leur donne une priorité absolue à la parole médisante. Le droit coutumier leur offre la possibilité de demander aux Nobles, argent, vêtements, nourriture (y compris des têtes de leur cheptel) pour les besoins de leurs familles. En retour, les griots doivent conserver intact à la mémoire de la communauté la généalogie et les hauts faits historiques des Nobles depuis plusieurs dizaines de générations alors que les autres castes doivent les servir, chacun dans sa spécialité. Ils sont les principaux animateurs des mariages, des baptêmes et de toutes autres manifestations festives. A l’occasion de ces grandes rencontres, ils chantent les louanges des uns, mais ils en profitent aussi pour décocher des piques satiriques à l’encontre des autres. Le jour de mariage d’un membre de la noblesse est aussi un jour d’événement pour toute la noblesse car suivant une approche inclusive, les griots chantent toute l’ascendance et descendance des lignées nobles. Seulement pour flatter les égos des uns, ils se croient bien souvent dans l’obligation de rappeler les insuffisances et autres mésaventures des autres. C’est ainsi que l’affront subi par un aïeul, une bêtise ou un comportement déshonorant d’un rejeton peut, non pas être évoqué, mais indexé par un tour de verbe qui, sans être explicite, permet à tous de deviner la cible de la satire. La famille et les proches du concernés, comme frappés d’une douleur invisible, se raidissent, suffoquent au point de s’étouffer alors sous la morsure insidieuse et tenace de l’humiliation. Ils s’efforceront toutefois de ne rien laisser paraître de cette tension intérieure qui empoisonne déjà leur souffle de vie.
A travers ces ambiance festives où des secrets individuels ou de familles son souvent exhumés, les candidats à l’aventure en Europe ou tout simplement dans d’autre contrées africaines plus ou moins lointaines ne seront nullement épargnés. Mieux encore, ils sont de plus en plus les cibles privilégiées de ces langues de vipère justement à cause des nouveaux enjeux : l’argent qu’ils sont censé posséder grâce aux devises envoyées au pays.


Conclusion

Les migrations sud-sud ou sud-nord sont certainement pour l’essentiel motivées par des causes économiques. De nombreux jeunes gens s’élancent dans l’aventure parce que le chômage et l’extrême pauvreté leurs ferment toutes les portes d’un avenir acceptable. Mais toutes les migrations ne sont pas motivées par la seule pauvreté. C’est du moins le cas de nombreux jeunes peuls qui se sont engagés dans cette voie alors que le patrimoine familial les crédite de plusieurs dizaines, voire centaines de têtes de bovins, ovins ou caprins. Un cheptel qui les aurait permis d’investir dans le commerce, dans les transports et bien d’autres activités économiques porteurs de croissance en Afrique. Mais l’aventure répond bien souvent, chez le jeune Peul à un besoin d’un autre type : celui de prouver et d’éprouver les qualités de courage et de bravoure sans lesquelles il ne saurait atteindre toute sa plénitude. De la même manière que matériellement et affectueusement ses animaux lui sont indispensables, moralement et psychologiquement, il a besoin de s’identifier à son histoire glorieuse en posant des actes qui le rendent digne de son ascendance. Ce trait culturel qui se traduit par une grande fierté est si bien ancré chez les Peuls que même ceux qui parmi eux sont sédentarisés et instruits à l’école moderne manifestent cette tendance à travers des prises de décision osées, voire rebelles, en tout cas de défi face à l’autorité…


Bibliographie

(L’ordre retenu est alphabétique)

BA Amadou Hampâté, Aspects de la civilisation africaine, Paris, P.A, 1972
BA Amadou Hampâté, Amkoullel l’enfant peul, Paris, Actes Sud, 1992
BA Omar, Le Foûta tôro au carrefour des cultures, Paris, L’Harmattan, 2000.
KANE Momar Désiré, Marginalité et errance dans la littérature et le cinéma africain francophone, Paris l’Harmattan, 2004.
LEVY-LE-BOYER C., Psychologie et environnement, Paris, PUF, 1980
MAZAURIC Catherine, Mobilité d’Afrique en Europe. Récits et figures de l’aventure, Paris, Carthala, 2012.
MOLES A. & ROHMAR E., Psychologie de l’espace, Paris, Caterman, 1978
MONEMEMBO Tierno, Peuls, Paris, Seuil, 2004.
NDAW Alassane, Pensée africaine, Recherches sur les fondements de la pensée négro-africaine, Dakar, NEAS, 1997



[1] Agence Nationale de la Recherche (en France), Projet Migrations Prises aux Mots.
[2] « Soninko », pluriel de Soninké. Groupe ethnique parlant une langue du même nom qu’on retrouve sur une zone géographique tampon allant du sud de la Mauritanie au Sénégal et au Mali.
[3] Groupe ethnique parlant une langue du même nom. On retrouve les Bambara dans tout le manding historique avec une très forte concentration au Mali où leur langue s’est naturellement imposée comme langue transnationale.
[4] Amadou Hampâté BA, Amkoullel l’enfant peul, Paris, Actes Sud, 1992, P.19
[5] Ce terme peut être traduit par « Jour de gloire ».
[6] La société peule traditionnelle est extrêmement hiérarchisée (féodale) et comporte pas moins de neuf sous groupes d’inégales importances spécialisés dans les différents corps de métiers essentiels à la survie de tous. Au sommet de la hiérarchie sociale trônent les « fulbé » (anciens guerriers détenteurs des cheptels) et les « toorobé » (détenteur du savoir islamique), le sous groupe des « toorobé » est issu de celui des « Fulbé » et se serait formé avec l’islamisation et la sédentarisation d’une partie des Peuls ; les « Subalbé » ou pêcheurs (connaisseurs de la navigation et de la pêche), les « Sebé » (réputés pour leur art de la guerre, les « waylubé » ou forgerons sont spécialisés dans la transformation du fer (bijouterie et métaux utilitaires) ; les « maabubé » ou tisserands, leurs femmes sont les potières ; les « Lawbé » ou bucherons (travaillent sur le bois) ; les « Sakeebé » ou cordonniers (s’occupent de transformer le cuir) ; les « mathioubé » ou captifs constituaient la main-d’œuvre (c’est le groupe de la servilité) enfin les « Awlubé » et les « wambaabé » ou griots gardiens de la généalogie et l’histoire.
[7] Anagramme qui signifie : ceux qui mangent et parlent, en référence à leur propension à tendre la main aux « Nobles » et à leurs langues fourchues (dithyrambe ou sarcasmes adressés aux Nobles selon leur satisfaction ou leur insatisfaction).

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