Translate

mercredi 4 décembre 2013

Interview de Mr Abidine Merzough, responsible section IRA-Europe



Introduction :


On dit souvent que derrière chaque homme fort il y a une femme. Partant de ce postulat, nous avons souhaité savoir le secret de l’organisation IRA qui a réussi là ou d’autres mouvements mauritaniens n’ont pas trop brillé pour ne pas dire échoué, à savoir le succès médiatique à l’étranger.  Depuis sa création en 2008, le mouvement IRA  a battu un record dans la notoriété  sur la scène internationale. En 3 ans, l’ONG de lutte contre l’esclavage s’est fait un écho énorme,  devenant ainsi l’interlocuteur privilégié des défenseurs des droits de l’homme, l’hôte apprécié des cercles de la communauté internationale,  le porteur de l’espoir des milliers de victimes de l’esclavage et du racisme… mais aussi la bête noire du régime mauritanien. 

IRA s’est fait des réseaux partout dans le monde, mais spécialement l’Europe était la clef Sim-sala-sim de toutes les portes qui semblent maintenant grandement ouvertes en permanence pour permettre au leader abolitionniste, Biram Dah Abeid, d’y entrer et d’en sortir à sa guise. Dans notre réflexion, nous avons jugé intéressant de jeter la lumière sur une personnalité qui apparait comme une des énigmes du succès extérieur de IRA. Cette personne, invisible, discrète et efficace dans le travail de lobbysme mais aussi l’établissement des liaisons avec les ONG  de défense des droits de l’homme en Europe, n’est autre que notre compatriote Abidine Merzough.  Après des hésitations qui ont duré des mois, il a accepté de répondre à nos questions.  Nous devons préciser qu’il n’a pas voulu se prononcer sur certaines questions qu’il juge soient trop polémiques soient trop sensibles pour être traitées en public. Nous comprenons son souci, ce qui confirme ainsi le caractère énigmatique de cet ingénieur avec un passé riche d’enseignements. Il est le fils d’un grand militant anti-esclavagiste, qui était le chef et le guide de la communauté haratin de Tagath, fraction Idewach. Le vieux Merzough, décédé en Mars 2013 (paix à son âme), à un âge avoisinant 80 ans, a mené une révolte des Haratine, esclaves de cette tribu, entre  1976 et 1982 qui a aboutit à leur libération du joug de l’esclavage.


  Mr Abidine Merzough, vous êtes mauritanien vivant en Allemagne depuis plusieurs années. Vous avez milité dans les mouvements EL HOR et Conscience et Résistance, dans les partis Action pour le Changement et Alliance Populaire Progressiste et dans les ONGs SOS Esclave et IRA. Pouvez-vous éclairer nos lecteurs sur la nature du combat que vous menez dans ces différentes organisations ?


Je me considère comme un citoyen  mauritanien, simple, normal et patriotique que des événements de la vie ont obligé plus ou moins à faire de l’Allemagne Fédérale son pays de résidence. Ma zone natale est Chagar Gadel, un village de la commune de Djonaba qui se situe à environs 70 Km de Magtalahjar (Brakna).  Après un Bac technique en 1988, j’ai eu la chance et le privilège d’obtenir une bourse de la Coopération allemande. Après mes études d’ingénieur en construction mécanique, spécialité aéronautique, j’ai commencé ma vie professionnelle en 1996 chez le constructeur de l’automobile Ford. Depuis lors, je travaille dans son centre de développement  européen à Cologne, où nous débutons les projets de développement 4 à 5 ans avant le lancement de la production en série des véhicules.  Souvent, notre job se termine 6 à 8 mois après le démarrage de la série. De là, nous nous orientons vers d’autres projets.

Malgré mon « exil» volontaire en Europe, je suis resté lié à ma Mauritanie profonde,  je n’ai jamais oublié les souffrances de mes compatriotes, en général, et les difficultés de ceux parmi eux qui restent marginalisés, victimes de l’injustice et de la dictature. Je parle des milliers de Mauritaniens qui croupissent encore sous le joug de l’esclavage et le racisme, mais aussi de ceux qui ont été tués ou déportés  par leur propre pays pour se retrouver exilés par la force dans des pays étrangers.



La lutte de IRA : Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui la différencie de ELHOR et SOS Esclaves ? 


En réalité, je considère que le combat mené par IRA maintenant est le même que celui de Elhor de 1975-1980 et plus tard celui de SOS Esclaves, mais  avec des moyens, des méthodes et outils plus performants. Ici, je peux aussi mentionner le bouleversement qu’a fait le parti Action pour le changement.  Malgré tout ça, la situation des esclaves et haratines de 1970 est quasiment la même que celle de 2013, avec la différence  que chez les activistes haratines la peur de subir des répressions de la part du régime est dépassée et que la masse haratine est prête à participer au combat pour sa libération.  Il faut aussi signaler que parmi le système féodal, il y a, aujourd’hui, plus de forces qui supportent et demandent le changement dans les rapports entre les communautés ethniques. Si IRA a pu avoir un grand succès en peu de temps, cela s’explique par le fait que la masse populaire haratine était assoiffée d’un porte-parole, d’un leadership qui ose dépasser les limites jusque-là considérées comme des lignes rouges.  Pour moi,  il s’agit ici de la même médaille, le même jeu mais juste avec une totale révision  de la méthode et de la stratégie, en tenant compte des manquements du passé.  En engineering, nous appelons ça « lessons learned» , tenir compte des leçons du passé pour mieux faire dans l’actuel et le futur.



Quelle lecture donnez-vous à l'inimité entre Monsieur Biram Ould Abeid, Président d'IRA, et de certains leaders haratine, dont en particulier, le Président Messaoud Ould Boulkheir?


Vous savez, tout combat a son lot de problèmes. Je pense que tous les leaders et cadres haratines ont trop de points communs pour ne pas se laisser désorienter de leur tâche : le même sort, la même situation de vie, les mêmes ennemis et adversaires.  Si nous revenons au mouvement Elhor pour y analyser les raisons qui l’ont fait échouer  dans sa mission nous découvrirons sans grande surprise que ce sont les mêmes motifs qui pèsent sur les rapports entre les cadres et personnalités haratin qui sont actifs sur la scène politique actuelle. Je peux en citer les manipulations entreprises de la part de certains cercles qui ne souhaitent pas qu’il y ait une alliance ou rapprochement entre les porte-paroles des haratine. Il y a des forces obscures qui se sentent menacées dans leur existence, dans leur  pouvoir, dans leur positon de dominance et de supériorité. Donc, ces forces se sont donné la mission de casser, par tout les moyens, toute alliance entre les cadres haratines.  Ce qui est important à signaler ici est que souvent les concernés eux même, les Haratines, ne réalisent  ou ne voient pas ce danger.  Il y a aussi le vide qui s’est établi depuis la cassure du mouvement Elhor. Ici, je rappelle que durant les années 82-88, étant jeune collégien et Lycéen, avec d’autres amis, nous cherchions inlassablement, mais sans succès, à faire la connaissance des dirigeants de ELHOR. Nous faisions Sebkha, Elmina, ELKEBA et autres quartiers de Nouakchott. C’était peine perdue. Dans le temps, nous côtoyions nos camarades négros-africains, probablement la jeunesse des FLAM, qui nous semblaient mieux organisés politiquement et nos rêves n’étaient que d’avoir des leaders qui nous forment sur les principes et idéologies de ELHOR. Mon ami du Lycée technique, Sadvi Ould Bilal, actuellement représentant de IRA à Nouadhibou pourra certainement en témoigner.  Ceci dénote de ce vide entre les leaders et la jeunesse dont je parle.  
Les rares acteurs parmi les anciens qui ont continué à influencer la scène politique, comme les présidents Messaoud, Boubacar, Bodiel et autres,  pour la nouvelle génération hartin, sont restés trop loin de la nouvelle génération des centaines de jeunes qui pensent que le moment est venu pour être impliqué dans la lutte, pour être écouté et consulté dans le choix des méthodes de lutte.  Donc, le manque de la coordination permanente entre les anciens, qui pensent tenir les clés de la lutte  et la jeunesse qui se sente marginalisée ou pas considérée, résulte de ces frictions entre frères, entre les soldats de la même armée, pour, en fin, perdre de vue l’essentiel : la cause haratine.  C’est malheureusement ce qu’attendent nos ennemis, opposés á l’émancipation des Haratine.  Pour ne pas vouloir entrer dans les détails sur les sources et les causes de ces rivalités, dont beaucoup m’échappent, je pense que des mauvaises langues, mal intentionnées, ont joué en grande partie leur rôle négatif dans cette affaire.
Je mentionne que j’ai de bons rapports avec les deux côtés ; j’en parle plus avec mon ami Biram, à qui je tente de faire comprendre l’importance  de la nécessité de tirer du même bout de la corde, au lieu de tomber dans les pièges tendus partout.  Je signale ici que mon succès dans ma démarche  est resté limité.



IRA et la Politique : le parti APP (et avant lui AC) et la nouvelle formation politique RAG (parti non encore reconnu) deux partis politiques distincts ; vous êtes militant du premier et sympathisant du second. Cela va-t-il de pair ?


Je fais partie des éléments de IRA qui pensent que le moment de se lancer dans l’optique purement politique n’est pas venu. Pour moi, nous devons d’abord nous concentrer sur les droits de l’homme, sur la médiation de l’existence et la persistance de l’esclavage, à l’intérieur et à l’extérieur. Nous devons dénoncer les autorités de la Mauritanie devant l’opinion internationale, dans les medias internationaux, dans les rencontres mondiales,… C’est mon objectif primordial que j’ai voulu d’ailleurs depuis 2000 avec Boubacar, en organisant une action lors de la journée mauritanienne à la foire  mondiale de Hanovre en Allemagne. J’ai établi la première liaison entre SOS esclaves et l’ONG allemande « la Société pour les peuples menacés » basée dans la ville de Goettingen. Cette ONG dont je suis membre depuis 1997 est aujourd’hui le premier soutien de IRA en Allemagne.  C’est grâce à elle que nous avons eu le prix des droits de l’homme 2011 de la ville de Weimar. Ce prix était enfin la clé qui nous a ouvert pas mal de portes qui seraient probablement fermées devant nous.  Vous voyez que  SOS Esclaves avait aussi toutes les chances si les conditions l’avaient permis. Avec le déménagement de mon ami Jemal Yessaa de la France  vers l’Afrique, SOS Esclaves a presque cessé ses activités à l’extérieur. Dommage !

Donc, je pensais que le travail pour la lutte contre l’esclavage et le racisme devait être intensifié, avec des nouvelles orientations. Quand on aura préparé le terrain, à l’intérieur et à l’extérieur, quand on aura gagné la confiance des masses haratine, les cadres démocrates universalistes de toutes les communautés de notre nation, là le jeu politique sera à notre porté et nous n’échouerons pas.

Mais, comme la majorité des cadres de IRA ont décidé de faire une aile politique, en l’occurrence le parti RAG, je considère que c’est leur droit. Ils ne se sentent pas représentés par les autres partis politiques en place.  Quand à moi, mes amis de IRA et de RAG connaissent parfaitement et respectent  ma position ; je suis et resterai sympathisant de APP, même si je ne suis pas actif sur le terrain. Au niveau de ma zone natale, j’apporte mon soutien moral et financier au parti ; mes gens écoutent mes conseils et demandent mon implication active. Mais, vu le lieu de ma résidence, je ne peux pas faire plus que le possible.


Les élections : Selon vous, ces élections seraient-elles transparentes ou plutôt une nouvelle parodie électorale?


Je pense que les élections devrons avoir lieu le plus vite que possible et ce depuis longtemps. Bien sûr que les conditions devront être réunies pour garantir la transparence et la chance pour toutes les forces en compétitions. Je ne m’attends pas à une surprise. Le régime est en campagne depuis plus de 2 ans, il utilise les moyens et les ressources de l’Etat, donc les choses lui sont favorables. La nature du citoyen mauritanien « soumission à celui qui  est aux commandes du pays » et l’expérience que nous avons des hommes politiques du pays («toujours courir derrière l’enrichissement gratuit ») laisse penser que le parti au pouvoir UPR remportera, en grande partie, les élections avec les manipulations et bourrage des urnes.  Les choses ne changeront pas si on recule les échéances d’un mois ou de deux ans,  ni si la COD participera ou pas.  Les premiers indices d’irrégularités sont apparus avant même le début de la campagne et se sont intensifiés le jour du vote. Si les hauts gradés supervisent le vote de leurs subalternes, ou si les femmes civiles et étrangères aux corps de l’armée et de sécurité votent avec les militaires, si les listes d’électeurs disparaissent dans certains bureaux de votes dans les zones favorables á l’opposition, tout cela dit beaucoup sur la non transparence des élections. Mais, ne nous trompons pas : la Mauritanie et les Mauritaniens sont encore très loin de la capacité de faire mieux, nous restons avec notre marque de bédouins, chaotiques   sans règles,  champions en improvisation. Cela, nous l’avons hérité de notre vie de nomade dans le vaste désert.


 Quelle lecture faites-vous du scrutin du 23 novembre 2O13 ?


Nous sommes d’accord que ces élections ont été mal organisées, avec une CENI incapable, dont le président Messaoud Boulkair en a tout dit, sans compter que  le temps était vraiment insuffisant pour faire mieux.

Ce scrutin surprendra énormément, car il démontre entre autres deux enseignement importants. Le premier est le fait que le taux de participation avec 50-70% représente pour moi un rejet total de la stratégie des partis boycottistes. Donc, ces partis doivent revoir leur ligne de conduite et doivent comprendre la réalité des Mauritaniens  et identifier ce qu’attend d’eux le citoyen simple. Le deuxième enseignement est la mise à nu totale du parti Etat, l’UPR. Il est maintenant clair que ce que pense une grande partie des Mauritaniens sur la popularité de l’UPR est une supposition trompeuse. Derrière ce parti, il n y a que des acheteurs de conscience, des corrompus, des affamés de richesse et d’influence. C’est ce que nous avons connu avec le parti PRDS de Ould Taya. Je pense que notre General-Président, Aziz, en sera plus édifié que nous le pensons. Sinon, il finira certainement comme son ancien chef. Donc, à lui de choisir le quand et le comment ; il en a encore les moyens et le temps, avant qu’il soit tard.


Comment expliquez-vous le score de votre parti ?


La manière dont les élections se sont déroulées n’est pas vraiment en faveur des partis à électorat aléatoire, comme le nôtre. Il parait que les bulletins de vote sont trop compliqués même pour  les électeurs lettrés, donc ne parlons pas des citoyens analphabètes qui fonts 50 à 80% des sympathisants de notre parti APP.   Il y aussi les moyens financiers qui ont joué leur rôle important pour influencer nos électeurs, souvent pauvres et sans sources.

Malgré tout cela, nous pensons que si les choses s’étaient déroulaient dans de bonnes conditions, nous arriverions à un positionnement confortable entre la 4ème et la 2ème classe.

Maintenant, le grand point d’interrogation est comment  vont se positionner notre APP, parti avec le plus grand potentiel d’électeur, et les islamistes de Tawassoul, parti qui ne souffre pas de liquidité, grâce aux sources financières des pays du Golf.

Sachant que mes amis de IRA ont décidé le boycott, en tout cas je lance un appel aux militants et sympathisants de notre parti APP, aux militants de la lutte contre l’esclavage et le racisme, aux populations marginalisées de voter massivement au deuxième tour le parti de l’espoir, le parti de la libération, le parti de l’unité, le Parti Alliance Populaire Progressiste, APP. C’est leur parti AC d’hier et c’est leur parti AC nouvelle.  Cet appel, je le fait en mon nom et cela n’engage que ma seule personne.




De gauche à droite: M. Colin Wrafter, Directeur Droits de l'Homme et Nations Unies, Ministère des affaires étrangères d'Irlande, M. Biram Dah Abeid, M. Engelbert Theuermann, Président du Groupe de travail du Conseil de l'Union européenne sur les Droits de l'Homme, M. Abidine Merzough, Coordinateur Europe de l'IRA



De gauche à droite: au ministère des affaires étrangères allemand Abidine Merzough ; Biram Dah Abeid  ; Ulrich Delius de la société pour les peuples menacés.



Propos recueillis par
Elian SEI (Nouvelle Expression)

Aucun commentaire:

Publier un commentaire